Critique par Elen Le Mée de :

Expériences en analyse : vivre enfin les vies non vécues, de Thomas OGDEN, Ithaque 2023

Expériences en analyse donne une image de la psychologie interpersonnelle, ce courant anglo-saxon dont il est difficile de discerner l’influence, extensive, ou les caractéristiques précises, tant il est vaste et flou. Illustré de récits cliniques, Expériences… est la traduction d’un livre publié à New-York en 2016. Thomas Ogden, psychiatre-psychanalyste auteur de nombreux ouvrages dont plusieurs ont été traduits en français, y présente un ouvrage composite. Les quatre premiers chapitres forment une unité montrant ce sur quoi se fondent les analyses menées par Ogden : la recherche d’un mode de penser transformatif visant une croissance psychique qui parvient à surmonter la crainte de l’effondrement décrite par Winnicott. Via la rêverie qu’il partage avec l’analysant, l’analyste va « Intuiter la vérité de ce qui se passe ». Portant ce titre, le chapitre IV revient sur le célèbre article de Bion ; Notes sur la mémoire et le désir, en prenant le parti, extrême, de ne fonder l’analyse ni sur l’une ni sur l’autre. Mais à quel prix ? Après avoir exploré cette question, la présente analyse de ce livre interroge le thème du devenir psychanalyste dans le chapitre V. Elle laisse intacts l’interview de l’auteur donnée en dernier chapitre, ainsi que les chapitres VI et VII, qui, pour notre plus grand bonheur de lecteurs, commentent La bibliothèque de Babel, de Borges et Un artiste de la faim de Kafka en se référant à la biographie de leurs auteurs.

Un récit de cas donné sur cinq pages montre dès le début du livre la technique employée.

Une foule d’interprétations

Page 33, Ogden raconte le moment d’une cure où il ferme les yeux pendant quelques minutes, puis se sent complètement désorienté, ne sachant plus ni où il est ni avec qui. Il en fait un récit assez fascinant. Et c’est bien le problème. Le lecteur se laisse aisément glisser du récit de ce moment troublant à l’interprétation qui en découle dans le texte, puis, suivant la pente du merveilleux, la patiente raconte un rêve très difficile à interpréter qui a lieu le lendemain, et est automatiquement connecté par l’analyste à son interprétation de la veille par une nouvelle interprétation.

D’une manière frappante, Ogden énonce précisément à cet endroit qu’il s’agit d’une « expérience psychologique interpersonnelle ». Et c’est exactement ce qu’on a envie de lui reprocher, puisqu’on voit l’impasse de la démarche, où l’inconscient de l’un se mêle à celui de l’autre dans un ballet qui est tout sauf dénué d’agressivité de la part de l’analyste. Pour commencer, deux de ses interprétations commencent par un « Je pense que », ce qui n’est pas forcément bon signe puisque l’objectif de l’analyse est bien plus probablement de permettre à l’autre de penser… encore que le terme permettre soit lourd en ce contexte, puisqu’il donne l’impression que l’analyste aurait un pouvoir en la matière alors qu’il s’agit plutôt de laisser le patient penser.

En contradiction avec la caricature de l’analyste purement silencieux ou monosyllabique, il est pourtant rassurant de trouver, en la personne d’Ogden, un analyste qui parle et nomme même « conversation » les propos échangés en séance. Les patients les plus aux prises avec l’angoisse se montrent en effet souvent soulagés de ne pas avoir affaire à un analyste mutique ; de ne pas être laissés seuls face à cette angoisse, dans un silence de mort.

Mais il y a parler et trop en dire…

Les interprétations d’Ogden sont massives. Elles ont bien leur place dans un livre, mais ont-elles leur place dans ce qui est dit en séance ? N’est-il pas plus judicieux de suggérer un début d’interprétation en proposant au patient de le poursuivre, ce qu’il fait parfois dans la direction opposée ? À quoi il ne faudrait surtout pas aboutir serait de lui proposer des interprétations si massives qu’elles le « scotcheraient ». Or c’est exactement ce qu’en l’espèce, Ogden produit : « Elle se tut pendant les quelques minutes qui restaient avant la fin de la séance. » Mais Ogden ne comprend pas qu’il la fait taire.

Aidons-nous à penser les gens que nous faisons taire ? C’est possible mais c’est rare et là, on peut douter qu’il en soit question.

Ce qui est également frappant, c’est qu’Ogden vient tout juste d’expliquer dans les pages précédentes que ce qui compte désormais aux yeux des analystes est bien plutôt le processus de pensée que l’interprétation symbolique des pensées.

Quand bien même l’analyste pourrait détenir les clés interprétatives de la vie psychique de l’analysant comme d’autres détiennent la clé des songes, il ne servirait à rien de les lui déblatérer en séance au risque de l’accabler et de lui barrer les portes de la pensée au lieu de les lui ouvrir, qui plus est d’une manière violente. Car asséner à un patient : « M’avouer la vérité serait vous exposer à ce que je me saisisse du peu de réel que vous avez en vous (…) » est quelque chose qu’on pourrait vouloir éviter de dire au patient. Surtout si c’est vrai. Quant à la suite : « (…) et que je le remplace par ma propre version de vous-même (…) », l’impression laissée est que c’est exactement ce que l’analyste est en train de faire au moment où il le dit. 

Le rêve suivant, qui est gratifié d’une interprétation encore plus florissante que la précédente, voit la patiente, qui possède une balle de tennis, ne pas pouvoir se saisir de celles qui, flambant neuves, ont roulé dans la rigole du terrain des autres joueurs. De toute manière, elle ne sait pas jouer. L’analyste, qui vient de proférer une magnifique interprétation, aurait pu se sentir visé par tout cela. Car la patiente pourrait bien être en train de manifester qu’elle ne peut absolument pas se saisir de ce qu’a lancé l’analyste, dont les prouesses intellectuelles paraissent assez avoir atterri dans les choux.

En tous cas ce passage du texte, qui mérite réflexion, laisse songeur à l’idée qu’il faut parfois, non seulement laisser le patient interpréter lui-même, mais également laisser la place à l’ininterprétable (comme l’endormissement de l’analyste), qu’il s’agit logiquement de renoncer à interpréter, sous peine de risquer de tomber dans la pensée magique plus que de favoriser un processus analytique censé mener à une vérité dont on peut souhaiter qu’elle soit celle de l’analysant et non pas celle de l’analyste, empêché de reconnaitre ses propres défaillances. Car en effet, s’endormir en analyse est vraiment dommage. Mais il est inutile d’en faire tout un plat, surtout si c’est pour le faire engouffrer au patient.

Comme Ogden dénonce pour ainsi dire le penser magique, on n’aurait pas pensé qu’il tombe immédiatement dedans en nous donnant un si bel exemple de ce qu’il ne faut pas faire en la matière : penser à la place du patient en imaginant que cela favorisera sa « croissance psychique ».

Il ne manque plus que les bougies.

Un déni de l’échec (de l’analyse) masqué par son aveu

Le chapitre V, Devenir psychanalyste, a été co-écrit avec le Dr Glen O. Gabbard, auteur de Love and Hate in the Analytic Setting. Au début de ce chapitre, le lecteur trouve ceci :

« Une part de l’identité de l’analyste implique (…) un effort pour accepter que son analyse personnelle ne lui ait pas permis de dépasser le tourment intérieur qui l’avait conduit lui-même en premier lieu vers le travail analytique. » (p.110)

Il est difficile de ne pas commenter cette affirmation, cependant modérée par la judicieuse remarque selon laquelle l’analyse de l’analyste est la tâche d’une vie entière. Ce qui s’entend : l’analyse étant son métier, qui lui reprocherait de ne jamais cesser d’améliorer son outil ? Et puis constater que son analyse ne lui a pas permis de dépasser son tourment intérieur, s’il le faut…

La vie n’est en effet pas dénuée d’accidents de parcours, d’erreurs qui se paient ou d’angoisses. Mais l’analyse garde pour objectif d’aider les gens à sortir de la tourmente, et quand elle y échoue, c’est parfois que les moyens qu’elle met en œuvre pour cela sont inappropriés.

Qu’en est-il de ceux proposés par Ogden, au-delà de ce que nous venons de voir ? 

Concernant la fin de l’analyse

« Il est largement reconnu aujourd’hui que nous ne ‘‘terminons’’ pas une analyse. », écrivent Gabbard et Ogden (p.111).

Rapportée de cette manière, l’affirmation fait peur. Mais les auteurs du chapitre s’en justifient d’une manière subtile qui redéfinit avec pertinence la fin du travail psychique avec un analyste. Je reprendrai donc la phrase pour la terminer :

« (…) le patient et l’analyste mettent fin à une expérience dans l’analyse à un moment où ils ressentent (…) qu’ils ont atteint un moment critique où le travail principal qui semble leur échoir est celui de leur séparation. » (P.112)

Je ne commenterai pas la suite, qui nous entraînerait trop loin car les auteurs y énoncent que le transfert est interminable, le contre-transfert aussi, le conflit non moins… c’est trop d’impossible à traiter pour une seule critique de livre.

Mais dire, comme le font les auteurs avant de basculer dans l’excès, que la tâche à accomplir est celle de la séparation est vrai de l’analyse en général, qui mène le sujet à être capable de se séparer de son passé, d’attaches inutiles ou nuisibles, d’objets et activités indésirables et oui finalement, de son analyste. C’est parce que tout cela est possible que l’analyse n’est justement pas une tâche infinie. Les analyses se terminent comme elles peuvent, c’est tout. De même, les gens vivent comme ils peuvent, avant une analyse, et après aussi.

Présenter comme le font les auteurs la séparation d’avec l’analyste comme une tâche à accomplir, d’ailleurs par l’un comme par l’autre, les deux protagonistes pouvant poser des actes en ce sens, est percutant car cela sort l’« événement final » ; la fin de la cure, d’une sorte d’accomplissement magique à quoi aboutirait la « logique » de l’analyse comme d’autres choses « tombent sous le sens »… Comme s’il y en avait une, de logique, évidente, qui aboutirait donc logiquement à sa fin comme des rails qui trouveraient la leur au 48ème degré de latitude nord et 2 degrés de longitude est. 

Qui sait où il finira ?

Il n’est pas certain que l’analyse fonctionne selon « La logique de l’analyse », qui ferait un bon titre pour un colloque aux productions arrogantes et péremptoires. Car cette logique est en vérité relativement indiscernable, et pas tellement plus prévisible que le déroulement de la vie. De surcroît, même si déroulement et fin de l’analyse obéissaient à une logique, elle serait de toute manière intransmissible, comme nous l’explique Guy Le Gaufey dans Le cas clinique en psychanalyse :

(…) lorsque l’analyste se déplace énonciativement pour se faire le narrateur de ce qu’il a vécu comme protagoniste, il se trouve dans une nouvelle position narcissique, chargé d’enjeux dont rien n’assure qu’ils étaient présents dans le transfert avec le patient ou la patiente (…).

Même s’il souhaite transmettre les coordonnées de la séance, de la cure ou de sa fin, l’analyste n’en dispose plus au moment où il souhaite s’exprimer à leur sujet.

En d’autres termes la cure, mais aussi bien la psychothérapie d’inspiration psychanalytique, relèvent d’une logique imprévisible, indiscernable et/ou intransmissible, qui génère néanmoins dans la majorité des cas une fin qu’il est à certains moments utile de se donner pour tâche, Gabbard et Ogden ont raison. Mais dire qu’une analyse ne se termine pas plus que le transfert, c’est se méprendre sur ce qu’est cette fin. C’est l’idéaliser. Tant que la conceptualisation de la fin de l’analyse sera entachée d’un idéal de fin de cure, elle ne saisira rien de la diversité de ces fins d’analyse qui sont pourtant tout à fait valables, et d’autant plus si elles n’éjectent pas le sujet de la scène analytique, mais le laissent en partir quand et comme il veut : en se glissant hors d’elle, en s’esquivant, ou bien en claquant la porte. Partir pour ne plus jamais revenir, ou bien repasser voir un jour, le même analyste, un autre… L’analyse et la fin de l’analyse restent, plutôt que d’inextricables embrouillaminis, plutôt des « débrouillaminis » comme tous les autres dont se sortent, ou pas, des gens qui y prennent plaisir ou s’y agacent. Pourquoi dérogerait-elle aux modes de fonctionnement des autres relations humaines ? L’analyse n’est-elle pas, elle aussi, une relation humaine ?  

Quant à savoir si l’analyse a, chemin faisant, permis aux analysants de dépasser leur tourment intérieur, il vaudrait mieux que ce soit le cas pour la plus grosse majorité d’entre eux. Et alors qu’importe en vérité si c’est aussi arrivé à l’analyste : c’est égal. Il faut juste que la guérison de l’autre soit érigée comme objectif vers lequel tous les efforts de l’analyste seront dirigés. C’est juste une question, pour cet analyste, après avoir assumé ce désir de guérir pour lui-même tout en ayant revu sa propre capacité de le faire, à la baisse ou à la hausse (et c’est ce point que pessimistes, Ogden et Gabbard ignorent), de savoir ensuite diriger la focale vers l’autre. Car en vérité, les analystes qui fonctionnent dans ce registre sont les seuls qui permettent effectivement à des gens très handicapés par leur position psychique, parfois a-subjective, de s’accrocher à ce à quoi et ceux à qui ils tiennent, au prix d’analyses souvent très longues. Il peut alors être préférable dans ce cas comme dans les autres, de parler du désir de soigner plutôt que du désir de guérir. L’impossibilité de la guérison n’ôtant rien à l’utilité du pansement qui maintient en vie, ce serait un monde, d’empêcher les analystes de soigner durablement ceux qu’ils ne peuvent guérir.

Concernant la toute-puissance

Ogden formule un intéressant rappel à propos de Freud, selon qui « la seule manière pour le moi d’abandonner un objet est de le prendre à l’intérieur de lui » (p.115). Perdre l’autre, qu’il soit mort ou inaccessible, peut effectivement se faire, tel père tel fils, en lui prenant par exemple un trait de caractère. Mais l’idée de perdre un objet en le prenant en soi met en valeur une proximité entre le deuil et le déni qui ne va pas de soi et nous amène à nous demander dans quel rapport à la toute-puissance se tiendrait une perte ainsi mitigée : où l’objet serait perdu mais… à condition de le garder ? Ne frôle-t-on pas une forme de toute-puissance, thème largement représenté dans le livre ? Suivons-le.

Des erreurs ? Jamais.

A propos des erreurs de l’analyste, voici ce que nous dit Ogden :

« On peut souvent envisager les « erreurs » pendant ces séances comme l’expression des parties les plus saines de nous-mêmes et elles sont très précieuses pour la maturation si l’on a les moyens d’utiliser ces signaux. » (p.116-117)

En toute honnêteté, il faut dire que l’esprit tel qu’il est formé à l’université française parait devoir être rétif à cette notion, dénuée de nuances, de « parties saines ». Ce serait formidable, de pouvoir discerner dans le bordel psychique, des partie saines et des parties malsaines… enfin l’esprit en question n’adhérerait sans doute pas davantage aux parties malsaines qu’aux parties saines, mais s’il lui était encore permis de rêver, il pourrait certainement trouver réconfortant un tel recours contre la réelle difficulté qu’il y a à distinguer du pur et de l’impur, du bon et du mauvais, du vrai et du faux, autant en soi que chez les autres, et a fortiori dans le monde.

Il faut, dans la précédente citation, remarquer l’usage des adverbes, des comparatifs, des verbes modérateurs et même des pronoms chez Ogden, qui ne dit pas : « Les erreurs de l’analyste sont l’expression de ses parties saines ». Si nous en croyons la traduction, il enrobe bien plutôt cette idée d’une gaine de préventions qui la modère :

  • À l’aide d’un « souvent » il dissuade le critique qui voudrait dénoncer la généralisation, le « ces » séances qui remplace « les » séances ayant la même fonction.
  • Pour parler des fameuses « parties saines », il emploie un euphémisme : il parle des parties « les plus » saines, annulant finalement le caractère excessivement manichéen de cette notion bien connue et fort contestable de parties saines en référant à une gradation : à défaut de parties franchement saines, il en existerait de plus saines que d’autres… forcément, remarquez. Mais il faut avouer que le concept perd de son sens quand on l’édulcore ainsi.
  • Il écrit aussi qu’il est seulement possible (« on peut »), non pas de constater ou même de penser, mais d’« envisager » que les « erreurs » (qu’il note également entre guillemets, modérant une fois de plus le sens de son dire) soient l’expression des parties qui sont donc seulement « les plus » saines. 

Mais poursuivons p.117 sur ce en quoi les « erreurs » en question peuvent, selon Ogden, être profitables. En fait, parce que ce ne sont pas des erreurs. D’où les guillemets. Je rappelle le fil de mon propos, nous sommes partis de la perte qui en garde un bout, ici nous avons l’erreur qui n’en est pas une :

« Les erreurs qui n’impliquent pas de violation de frontières[2] représentent très souvent l’effort inconscient de l’analyste pour perturber son propre équilibre psychique, pour se forcer lui-même à prendre acte de la façon dont il s’est mis à stagner dans son rôle en tant qu’analyste. »

Or l’inconscient est beaucoup plus erratique que cela. Comment pourrait-on subsumer toutes ses errances sous le chef de l’effort pour bien faire ? Il ne s’agit pas du tout de cela. Penser ainsi, c’est penser dans le registre de la toute-puissance : même quand, analyste, je ne peux/veux plus analyser, je… serais encore en train de le faire ? Je serais d’ailleurs beaucoup plus malin que j’en ai l’air quand je me trompe ?

L’erreur de l’analyste ne nécessite pas de guillemets : elle peut bien en être une, identique à celle de l’artiste qui RATE un tracé mais le reprend ensuite, de sorte à ce qu’il s’insère dans son œuvre et puisse même parfois en devenir la pierre angulaire. On ne peut pas dire que le geste a été voulu inconsciemment pour bien faire. Qu’il y ait parfois des intentions inconscientes derrière le raté, certainement, qu’elles soient parfois louables pourquoi pas, mais les juger toujours honorablement bien orientées vers le sérieux du travail, ce serait mal connaître l’inconscient.

On peut aussi penser que l’analyste, quand il achoppe, acquiert comme tout un chacun le droit de rectifier le tir, ou même se donne le devoir de poursuivre pour ne pas rater l’objectif de la cure, et inclure ce qui jaillit parfois ainsi au titre de parties largement plus malsaines que saines, dans l’objectif de la cure : n’est-il pas alors temps de faire savoir au patient, tout au contraire de ce qu’envisage Ogden, que lui non plus, l’analyste, n’est pas toujours orienté vers le travail, et que la stagnation justement, lui dit bien quelque chose de tout à fait attirant, pour ne pas dire reposant.

Bien sûr, reprendre une bêtise qu’on a dite et la mettre au travail pour le faire avancer est utile et louable. C’est même quelque part un peu le travail de toute civilisation, qui éponge, nettoie et expurge avant de pouvoir construire. Mais s’il faut le faire au détriment de l’inconscient, si malodorant soit-il, qui s’exprime dans l’acte manqué, je rends mon tablier.

Nos erreurs sont parfois préjudiciables à la poursuite du travail psychothérapeutique. Et parfois c’est tant mieux. Car elles peuvent dans ce cas, non pas permettre la poursuite du travail, mais en autoriser l’arrêt, ce à quoi l’un ou l’autre des partenaires peut avoir tout simplement intérêt. (Je dis bien l’un ou l’autre, car aux dernières nouvelles, la fin de l’analyse concerne aussi l’analyste qui la dirige. Mais bizarrement, on l’oublie. Or forcément, traiter la moitié de la question, c’est risquer d’arriver à pas grand-chose.) Pour que l’analyse puisse s’arrêter un jour, il parait donc nécessaire que l’analyste se tienne, par rapport à ses manquements, dans autre chose que le déni ou la défense.

« L’expérience qui a été la nôtre est que l’analyste accomplit son meilleur travail analytique lorsqu’il est déstabilisé », confie Ogden à ses lecteurs (p.119). C’est possible. Mais il faut accepter de l’être vraiment, y-compris par soi-même.

Bibliographie

Bion W. R., 1967a. « Notes sur la mémoire et le désir », trad. C. Lechartier Atlan, Revue française de psychanalyse 53/5, 1989, 1449-1451

Borges J. L., 1941a. « La Bibliothèque de Babel”, trad. Ibarra, in J.L. Borges, Fictions, Paris, Gallimard, 1992, 71-81

Gabbard G. O., 1977. Love and Hate in the Analytic Setting, New-York, Parlux, 2005.

Kafka F., 1924. “Un artiste de la faim », Un artiste de la faim et autres récits, trad. C. David, Paris, Folio-Gallimard, 1990.

Le Gaufey G. 2021. Le cas clinique en psychanalyse, Paris, éditions EPEL 2021.

Winnicott D. W., 1971/1974. « La crainte de l’effondrement” in Winnicott, 1989 (2000), 205-216.


[2] Ogden, voulant souligner l’intérêt des erreurs de l’analyste, en exclue des pratiques hors éthique analytique qu’il appelle des « violations de frontières », comme le fait d’avoir des rapports sexuels avec un patient, ou de faire des affaires avec lui.

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