Critique par Elen Le Mée de :
Sigmund Freud. Une biographie intellectuelle de Joël WHITEBOOK, Ithaque 2024
Paul Ricoeur suggérait, dans son Essai sur Freud, que « la vision scientifique du monde doit être incorporée dans une histoire du désir ». Cette citation de Joël Whitebook (p.296) dresse le cadre de pensée de son Sigmund Freud. Une biographie intellectuelle, qui éclaire les théories psychanalytiques à la lumière d’un Freud incarné forgeant ses idées au tournant encore patriarcal du XIXᵉ au XXᵉ siècle. La question qui se pose au lecteur est alors de savoir si ce livre, traduction de Freud. An Intellectual Biography, initialement paru à Cambridge en 2017, participe lui aussi à cette orientation de pensée d’un autre temps. Car tout en dénonçant la misogynie freudienne, J. Whitebook diminue significativement le rôle des femmes qui ont vécu avec Freud. Ce qui n’empêche pas la description de sa vie d’être très évocatrice.
Il commence par nous sensibiliser à l’ambiance studieuse dont Freud a bénéficié pendant son enfance.
De la Bible de Philippson à la vérité scientifique
Les pages qui portent sur la Bible de Philippson, que Jacob lisait avec son fils Sigmund, donnent une idée très vivante de ce qui a présidé au brillant développement intellectuel de Freud. Fruit de seize années de travail dans le cadre du mouvement des lumières juives, cette Bible illustrée s’inspire de différentes disciplines allant de l’histoire antique à la médecine ou même la botanique, en passant par la mythologie comparée. Elle introduisit Freud au monde de la culture tout en lui fournissant des images pour rêver et penser. Ainsi, « l’enfant exposé à cet univers d’images devint l’homme d’une curiosité illimitée ».(p.35)
Le rapport de Freud à la culture hébraïque est décrit dans toutes ses circonvolutions et atteste finalement de son athéisme. C’est son ami Jung, qui se chargea d’explorer davantage la spiritualité humaine, non sans scandaliser Freud qui tenta, avec L’homme Moïse et la religion monothéiste, d’avancer lui aussi en ces lieux qu’il jugeait dangereux pour la raison. De manière inattendue, J. Whitebook aboutit à l’idée qu’il faut utiliser l’œuvre de Jung comme appoint à l’œuvre freudienne. Car celle-ci manque à évoquer le continent noir de ce qui n’appartient pas au règne du logos, de la rationalité, et puise dans les racines archaïques, infantiles, du développement humain. Cet aboutissement est peu attendu. D’ordinaire, les courants freudien et jungien cohabitent peu, les psychanalystes choisissant en général un « camp » au détriment de l’autre. J. Whitebook explique quant à lui que la théorisation de Jung sur la dimension incestueuse (à l’état de fantasme), entendue non comme volonté d’avoir des rapports sexuels avec la mère mais comme aspiration au retour à l’utérus maternel, complète la théorisation de Freud qui évite le sujet d’une manière quasi phobique (p.270).
Cependant, J. Whitebook reste critique envers la pensée jungienne : il considère que Freud cherche à distinguer le plaisir et la réalité pour accéder à la vérité scientifique, quand Jung engloutit les deux dans une confusion abyssale où finalement, ce qui fait plaisir pourrait bien être la seule réalité qui compte.
La chambre à soi
Au-delà du fondement de Freud dans la culture hébraïque, J. Whitebook nous rappelle la protection familiale dont l’intellect de Freud a bénéficié :
« (…) la sœur de Freud, Anna Bernays, rapporte que « peu importait l’exiguïté des lieux », une pièce était toujours réservée pour que Freud pût y poursuivre ses études. (…) Il vivait, travaillait et recevait ses amis dans cette cellule de moine, et ce jusqu’à son internat à la faculté de médecine. Freud y prenait souvent son dîner pour ne pas interrompre son travail et y lisait jusque tard dans la nuit. » (p.69) La famille avait au fond toujours procuré à Freud cette « chambre à soi » dont Virginia Woolf affirmait le caractère indispensable à toute production intellectuelle. Cette alcôve était réservée à Freud, avec l’aide ou le consentement des femmes qui l’entouraient, parfois à leur détriment, notamment quand il en maintînt l’isolement sonore en exigeant la disparition du piano de ses sœurs.
De la Maladie privée à une certaine psychanalyse
Quelque favorable qu’ait été le milieu dans lequel Freud grandît, J. Whitebook en relève aussi les lacunes et souligne l’intensité de la souffrance morale du Freud adulte. En s’appuyant sur Henri Ellenberger et la notion de maladie créatrice, il le désigne même comme malade. Mais quand la guérison psychique est souvent stigmatisée comme visée normative (voire inatteignable), il propose une autre perspective : « Freud s’était emparé d’une maladie privée, atroce et invalidante qui l’avait tourmenté pendant des années et qui s’exprimait par une variété de symptômes physiques, et il l’avait transformée en un projet créatif d’importance historique mondiale. » (p.208) Nous pouvons en déduire que l’aboutissement de l’auto-analyse de Freud fût donc la sublimation plutôt que la guérison (la libération plutôt que la normalisation ?). Une sublimation, chère à J. Whitebook, fondée sur le deuil de la toute-puissance et l’acceptation de soi comme « good enough ».
Mais l’œuvre de Freud est axée sur le logos, ce dont J. Whitebook questionne les limites. En effet, « le logocentrisme avait pour conséquence la dévaluation du féminin. Il est presque trivial de souligner que sans sa prodigieuse capacité de raisonnement, ainsi que son pouvoir quasi obsessionnel de contrôle de soi, Freud n’aurait pas pu produire le monument qu’est son œuvre. Mais il faut souligner qu’en se coupant d’une grande partie du registre préverbal de l’expérience archaïque, il acheta ces forces à un coût exorbitant. » (p.60). Le livre de J. Whitebook tombe malencontreusement aussi dans ce piège de la dévaluation du féminin, prix apparent du rationalisme tel qu’il s’articulait au social, à l’époque. Il y tombe d’une part en discréditant la mère, la nourrice et la femme de Freud, et d’autre part en accordant une importance disproportionnée aux relations qu’il entretint avec ses collègues masculins. Ce faisant, il oublie simplement de décrire ou d’analyser les relations intellectuelles qu’il entretint avec des femmes comme la psychanalyste et auteure Lou Andreas Salomé, qui était aussi sa correspondante, ou avec Martha, sa femme, dont il cite l’influence intellectuelle lors de leurs fiançailles sans jamais y accorder assez d’importance pour en citer le détail.
La dévaluation du féminin
La nourrice qui s’occupait de Freud voit quant à elle son rôle dévalué, voire ridiculisé, notamment p.53, où « cette catholique schlep » Freud « d’une église à la suivante », schlep – communément utilisé en anglais – étant le mot yiddish pour trimbale. Mais le lecteur français ne sait pas pourquoi Whiteman adopte le point de vue imaginaire d’un membre de la communauté juive, ou peut-être de la parentèle de Freud, en utilisant un mot yiddish pour parler de cette nourrice tchèque. Il précise simplement que les parents de Freud ne s’étant pas opposés à ces visites dans les églises, ou peut-être même à l’assistance à des messes, montrent ainsi qu’ils étaient laïcs, voire « blasés », selon ses termes. Cette auxiliaire parentale le « schlep » donc d’une église à l’autre, et c’est ainsi que « Freud fut « éclairé » sur l’au-delà lors d’excursions périodiques » (p.53). L’ensemble du propos est ironique et même interprétatif puisque nul ne peut attester que le petit Freud se faisait en effet « trimbaler », passivement comme ce verbe le suggère. Ce discours relève aussi de l’invisibilisation du travail des femmes puisque la recherche de lieux de promenade qui puissent intéresser l’enfant ou le faire rêver (pensons aux statues des églises de la ville de Frieberg où ils vivaient, à leurs tableaux, à leurs autels richement décorés…) est déniée. Est également dénié le fait que ce qui est ici désigné comme éclairage [via le mot éclairé, présenté entre des guillemets péjoratifs], pouvait être une ouverture d’esprit sur la culture locale, majoritairement catholique contrairement à celle de la famille Freud.
Le témoignage de Freud concernant cette nourrice, qui se trouve notamment dans sa lettre à Fliess du 3-4 octobre 1897, où il explique qu’intelligente, elle lui a beaucoup appris sur Dieu et sur l’enfer tout en lui instillant une haute opinion de ses capacités, ne contredirait en rien l’hypothèse du plaisir que Freud prenait à ces visites. Mais J. Whitebook choisit plutôt de peindre la « kinderfrau », comme il l’appelle, en agresseuse sexuelle, alors que la réalité sur ce plan est difficile à discerner : Freud n’a pas dénoncé d’agression sexuelle. Il a écrit qu’elle avait été « prime originator« , il a potentiellement ressenti ses premiers émois sexuels avec elle. Cela ne suffirait cependant à aucun expert judiciaire pour établir son statut de victime d’une agression sexuelle. Pourtant, de la correspondance de Freud avec Fliess, Whitebook tire ceci :
« L’homme qui venait de renoncer un mois plus tôt à la théorie de la séduction, laquelle présentait le père comme le méchant et le Séducteur, affirme ici que c’est sa nourrice qui était sa séductrice. On lit en effet : « Je peux seulement indiquer que chez moi, le vieux ne joue pas un rôle actif, mais […] que me concernant, ma « génératrice » était une femme laide et plutôt âgée, mais intelligente », et une femme qui lui révéla les secrets de la sexualité tout en l’éclairant, au même moment, sur le paradis et l’enfer.» (p.52)
Après la locution adverbiale « en effet », le lecteur attendait une phrase choc, mais elle ne vient pas. La citation n’est pas probante pour appuyer l’affirmation qui précède sur une séduction dont la nourrice est ici accusée. Ce qu’a dit Freud à propos de ses pulsions sexuelles concernant sa nourrice est connu mais flou, et ne permet pas cette attribution de culpabilité à cette femme, pauvre et étrangère, réduite à sa fonction par Whitebook, qui la nomme toujours « la kinderfrau », sans chercher à la nommer.
J. Whitebook n’est pas le seul psychanalyste à avoir interprété les lettres de Freud en ce sens. Mais quitte à revendiquer une certaine culture religieuse, ce qui est assurément le cas dans ce Sigmund Freud, il serait utile de savoir distinguer le bon grain de l’ivraie en évitant d’adhérer trop souvent à la vérité du plus grand nombre.
Amalia en furie
J. Whitebook cite Anna-Maria Rizzuto, qui dans son livre sur les causes du rejet de Dieu par Freud, décrit Amalia Nathanson, la mère de Freud, comme malcommode (p.35). Il poursuit ainsi : « Amalia demeura une figure si effrayante que Freud ne fut jamais capable de l’affronter (…)« . (p.40). Dans le cas de cette affirmation comme dans d’autres, Whitebook ne cite pas toujours ses sources et extrapole à partir d’approximations. Ainsi en est-il dans ce qui suit :
« Selon presque tous les témoignages, Amalia était une femme difficile : infantile, dépendante, exigeante et égocentrique. Bien qu’elle fût belle, vive, sociable, et une maîtresse de maison efficace, elle était tout sauf une épouse et une mère aimante. » (p.44)
Il faut reconnaître que cette phrase reflète une vision très traditionnelle d’une femme réduite à son utilité domestique. Et quelles sont les sources de ces interprétations ?
Le témoignage le plus direct mentionné dans cette page est celui de la petite fille d’Amalia ; Judith Bernays Heller, fille de la sœur de Freud, qui parle négativement de sa grand-mère Amalia, la décrivant comme un tyran. Mais elle l’a par définition connue quand elle était grand-mère. Ces reproches, typiques des jeunes générations confrontées au pouvoir déclinant des précédentes, n’attestent en rien qu’elle ait aussi été tyrannique avec Freud quand elle était jeune : la dégradation de son caractère au fil des épreuves n’aurait rien d’inhabituel.
« Pour Judith, l’insensibilité de sa grand-mère peut s’illustrer avec la façon dont elle utilisait sa surdité pour éviter de s’occuper de tout ce qui « aurait pu exiger d’elle d’accorder de la sympathie ou de la consolation à un membre de la famille » [Heller Bernays, 1973, p. 338]. Par exemple, lorsqu’une de ses petites-filles mourut à l’âge de 23 ans, Amalia ignora l’atmosphère de détresse qui régnait dans la maison et elle fit simplement comme si de rien n’était. Bien que cette petite fille lui eût fréquemment rendu visite par le passé, Amalia ne mentionna jamais sa mort tragique, même avec la mère de sa petite fille. » [Heller Bernays, 1973, p. 339.]
Judith est manifestement sensible aux besoins émotionnels des membres de sa famille ou aux siens propres mais n’a pas idée des stratégies d’évitement employées par les personnes âgées préservant leurs forces pour se maintenir à flot en se désinvestissant de ce qu’elles vivent comme potentiellement insupportable. Par ailleurs, cette petite-fille dont le témoignage est utilisé pour confirmer l’égocentrisme d’Amalia, pense qu’une petite-fille qui rend visite à sa grand-mère sera forcément aimée d’elle. C’est naïf et malheureusement faux. On peut trouver Judith elle-même assez égocentrique ; incapable de faire preuve d’empathie envers sa grand-mère affaiblie, inapte à accepter que son aïeule puisse avoir des préférences et être dans l’évitement sans que cela fasse d’elle une « personnalité égoïste et tyrannique » comme en conclut Whitebook.
Le second témoignage vient d’un autre de ses petits-enfants ; Martin, fils de Sigmund Freud, utilisé par Whitebook pour conclure sur une citation d’A.-M. Rizzuto, qui dit Amalia « hautement narcissique ». Entre les deux, Whitebook, à la suite de Martin, qui salue quand même la trempe des hommes (!) du peuple d’Amalia, semble pouvoir envisager ce qu’Amalia a transmis à son fils, mais son commentaire s’avère finalement dépréciatif :
« On peut supposer que la pugnacité de Freud, ainsi que sa superstition tout autant que sa crédulité – caractéristique très inattendue chez un champion de la raison comme lui – étaient en partie héritées de sa mère galicienne, têtue, fougueuse et irrationnelle. » (p.45)
La pugnacité est placée chez Freud, exclusivement, les adjectifs réservés à Amalia n’atteignant jamais aucune connotation méliorative : Whitebook aurait pu la penser résiliente, expressive, affirmant sa subjectivité. Mais il la trouve « têtue », « fougueuse » (comme un cheval ?) et irrationnelle ». Irrationnelle comme une femme ?
Amalia n’a quant à elle laissé aucun témoignage écrit sur ses sentiments, sa volonté, ses épreuves, aucune lettre, aucun journal. Il n’y a pas de témoignage de première main. Et finalement, Sigmund Freud n’a jamais rapporté, même après la mort de sa mère, qu’elle correspondait au dur portait qu’en ont fait ses derniers biographes quand ils se sont oubliés en biographiant aussi sa mère à coup d’interprétations abusives.
Whitebook cite également Sigmund, le fils de Jacob, de Marianne Krüll :
« Amalia n’aimait pas Freud « « maternellement » au sens plein du terme », c’est-à-dire « inconditionnellement », mais seulement dans la mesure où elle pouvait se prélasser narcissiquement dans l’éclat de son talent et de ses réalisations. » [Krüll, 1993, p.169-170] (p.48 )
Les sources historiques de ces affirmations ne sont pas citées. Whitebook rapporte simplement les interprétations de M. Krüll, sans mentionner ce sur quoi elle s’appuie. Par ailleurs, la notion d’un amour maternel se devant d’être inconditionnel est tout aussi exorbitante que l’idée saugrenue de remplacer Jacob, le père de Freud, par Hermann Kafka, le maltraitant père de Franz Kafka :
De l’avis général, Jacob était un « père très séduisant pour un jeune enfant » [Rizzuto, 1998, p. 63]. On aurait pu s’attendre à ce que le père de l’homme qui a découvert le complexe d’Œdipe fût sévère et tyrannique, mais Jacob nous est présenté comme doux, dévoué, plaisantant sans cesse et fort sympathique. L’historien juif Yoseph Hyam [1993, p. 43] [Il s’agit de Yerushalmi] remarque que Freud, l’ancien, [pouvait] difficilement passer pour un Laïos juif » ; en effet, « on en viendrait presque à regretter que le père de Freud n’ait pas été Hermann Kafka ».
Et le procédé discursif est identique : l’idée du caractère inconditionnel de l’amour maternel comme caractéristique nécessaire du maternel « au plein sens du terme », idée attribuée à quelqu’un d’autre, M. Krüll, n’est pas complètement assumée par Whitebook, ce qui semble l’autoriser à se passer de justification la concernant. En attendant, cette idée fait trou et discrédite l’auteur aux yeux du lecteur qui se demande à partir de quelle conception de la maternité le lien entre Amalia et son fils est examiné dans le livre.
Le second point problématique est l’aspect narcissique de l’amour d’Amalia pour Freud, cet aspect étant caractérisé non seulement négativement mais d’une manière très dépréciative : « elle pouvait se prélasser narcissiquement dans l’éclat de son talent ». Il faut préciser qu’une part du travail des psychothérapeutes est d’aider leurs patients à entendre le concept de narcissisme positivement et s’appuyer « narcissiquement » sur leurs réussites, celles-ci étant de nature à compenser les difficultés qui les ont accablés en chemin. C’est vrai aussi pour les mères, et quand leur fils devient un Freud, il est difficile de les accuser d’en avoir trop « pris » alors même que ce fils a atteint le firmament, et n’est toujours pas oublié un siècle plus tard.
Cela dit, ce traitement péjoratif d’Amalia viserait-il moins à jouir du plaisir incendiaire de la dépréciation qu’à repérer les effets du comportement « not good enough » de la mère de Freud sur son fils ? Il en aurait en effet conçu un certain manque de confiance en lui-même, un sentiment d’insuffisance, déplore Whitebook. Mais heureusement ! Sans ce sentiment d’insuffisance personnelle, c’est toute la question de la fonction du symptôme, que serait-il devenu ? Un homme imbu de lui-même ? Un fou ? Il était obligé de ne pas accréditer à 100% l’admiration de sa mère pour lui. Mais si cette admiration « narcissique » si l’on veut, n’avait pas existé, peut-être n’aurait-il pas pu « produire le monument qu’est son œuvre », pour reprendre l’expression de J. Whitebook.
Quel gain y a-t-il à insister pour contrebalancer l’image un peu trop doucereuse d’Amalia, transmise par les premiers biographes de Freud, quand on tombe alors dans un portrait si peu nuancé voire jugeant, qui ne tient pas compte des difficultés surmontées par ladite femme, notamment en tant que femme, mais pas seulement : juive lors de la montée de l’antisémitisme, pauvre et déracinée suite aux faillites de son mari à une époque où les femmes de ce milieu ne travaillaient pas à l’extérieur du foyer, elle a aussi subi la guerre et enduré ses pénuries. Plutôt que son caractère de vieille dame, ne faut-il pas souligner sa combativité et le fait qu’elle ait nettement su la transmettre à son fils ?
Whitebook modère lui-même son propos en l’édulcorant par anticipation au début du livre :
« (…) il ne fait guère de doute que l’intériorisation de l’amour idéalisant précoce que Freud reçut d’Amelia, mais aussi de son père et de sa nourrice, joua un rôle essentiel dans la formation des parties solides de sa personnalité (…) » (p.50).
Cette précaution de langage n’annule cependant pas la violence de la charge qu’il lance ensuite contre les femmes de la vie de Freud.
Martha sauvée des eaux ?
L’influence délétère d’Amalia fait donc l’objet d’un long discours après lequel Whitebook semble valoriser Martha, la femme de Freud, en contrant le point de vue répandu selon lequel elle n’aurait « jamais été une partenaire intellectuelle pour Freud » (p.124), alors que sa correspondance avec lui montre qu’elle était impliquée dans la discussion de certains des concepts les plus fondamentaux de la psychanalyse. Whitebook la décrit comme une femme « intelligente, une vraie personnalité et une femme indépendante qui a bien des égards était plus qu’à la hauteur de son Freud. » (p.125) Mais assez rapidement, le portrait se ternit. Dans les faits, Martha n’aurait, ultérieurement à cette correspondance, plus rien voulu savoir de la psychanalyse, qu’elle aurait jugée « pornographique » (p.127). La répartition traditionnelle des rôles prit alors le pas sur la discussion dans le couple Sigmund-Martha, et si Freud se dispensait ainsi d’avoir à écouter les doutes de sa femme, comme Whitebook en reprend l’idée chez Appignanesi et Forrester, il n’est pas mentionné que ces doutes eussent pu être pertinents ou permettre un dialogue fructueux pour l’une comme pour l’autre. Martha est ensuite dépeinte comme essentiellement orientée vers son foyer, jusqu’à l’obsession. Il est alors notifié que Freud devint abstinent sexuellement à l’âge de 37 ans et que ses relations avec ses collègues masculins et son « androphilie » se mirent alors à primer au point que « la relation de Freud avec Fliess suscita (…) une excitation sexuelle considérable » (p.129). Affirmation gratuite s’il en est, elle s’appuie sur de pures conjectures et quelques remarques à connotations sexuelles qu’on peut dénicher dans leurs lettres à condition de les lire en les cherchant avec beaucoup d’intensité (peut-être sexuelle ?).
L’histoire de Martha commençait donc plutôt bien, mais la manière dont Whitebook narre la suite donne l’impression qu’elle a basculé dans la déconfiture maritale.
La charge est néanmoins plus mesurée que celle portée contre Amalia. Elle est même assez modérée pour laisser à Freud la responsabilité de son orientation prétendument homosexuelle, puisque J. Whitebook va jusque-là, sans en rendre Martha responsable. Martha ne sort cependant pas grandie de cette description très partielle de sa vie intellectuelle, alors qu’elle s’est possiblement trouvée engloutie par son foyer pour des raisons évidentes liées à la répartition des rôles sexués de l’époque et au nombre d’enfants par famille. Le choix qui est fait, de mettre l’accent sur cette évolution vers l’annihilation de la vie intellectuelle de Martha, exclut celui qui aurait pu consister à démontrer en quoi elle a avant cela participé à l’élaboration des concepts freudiens, comme le démontre Ilse Grubrich-Simitis, que Whitebook cite, en partant des lettres de Martha, ses lettres de fiançée, les brutbriefe. (p.125)
A partir de l’instant où le discours intellectuel de Martha existe, ne pas se pencher sur lui ni accorder une potentielle pertinence aux doutes qu’elle pouvait émettre sur la psychanalyse relève de l’éviction du féminin.
Il serait souhaitable que le mouvement féministe, assez éloigné de mon horizon personnel, se saisisse de ce livre pour en soupeser scientifiquement les ressorts sexistes. Je n’ai ici donné que quelques éléments de l’analyse textuelle plus extensive qui permettrait de démontrer ce que je me borne à soulever. Il suffit en effet de répertorier tous les adjectifs associés aux hommes et tous les adjectifs associés aux femmes pour produire un tableau très représentatif, colonne méliorative versus colonne dépréciative, de la tonalité misogyne, antisexiste ou neutre d’un livre. De la même manière, l’examen du texte par un historien serait intéressant, certains critiques mentionnant que J. Whitebook tout à la fois nie l’existence avérée de certaines relations freudiennes, et brode sur l’existence d’autres relations dont l’existence n’est en rien avérée. Notamment, il insinue l’idée d’une relation homosexuelle entre Fliess et lui. Or si cesser de stigmatiser l’homosexualité a été un progrès dont notre siècle bénéficie, voir l’homoérotisme dans toute relation forte entre deux hommes est une régression dans laquelle on confond le fantasme homosexuel et la mise en acte de ce fantasme. C’est mélanger des positionnements psychiques qui ne sont pas identiques. Freud n’aurait d’ailleurs pas cautionné cette dérive.
Bibliographie :
ELLENBERGER, Henri F. Histoire de la découverte de l’inconscient. Paris : Fayard, 1994.
FREUD, Sigmund. Letter to Wilhelm Fliess, 3rd–4th October 1897 (known as Letter 70), Lacanian Works Exchange [en ligne], mis en ligne en janvier 2012.
URL : https://lacanianworks.org/letter-to-wilhelm-fliess-3rd-4th-october-1897-known-as-letter-70-sigmund-freud (consulté le 3 octobre 2025).
KAMIENAK, Jean-Pierre. Freud et les bonnes, Le Coq-héron, 2016/2, n° 225, p. 141-153.
KRULL, Marianne. Le fils de Jacob. Paris : Gallimard, 1993.
RICOEUR, Paul. De l’interprétation. Essai sur Freud. Paris : Seuil, 1965.
RIZZUTO, Ana-María. Why Did Freud Reject God? A Psychodynamic Interpretation. New Haven : Yale University Press, 1998.
WHITEBOOK, Joel. Freud. An Intellectual Biography. Cambridge : Cambridge University Press, 2017.
WOOLF, Virginia. A Room of One’s Own. London : Penguin Books, 2004.
YERUSHALMI, Yosef Hayim. Le Moïse de Freud. Judaïsme terminable et interminable. Paris : Gallimard, 1993 [1991].
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